Monsieur Ilia Stefanov

Publié le par jenevousaimeplus.over-blog.org

Hier. À nouveau à un salon automobile. Je tenais notre stand avec Prisch ; à 18 heures 30 un vieux monsieur s'est approché de nous. Je l'ai vu arriver de loin. Petit, de grandes oreilles, le costume dans des tons de brun, la peau et les cheveux dans des tons d'or un peu fané (les lunettes seulement avaient conservé un vague éclat, elles devaient dater du temps où on fabriquait des choses "de qualité"). Vieux, vieux, et sourd comme un pot. Manque de bol, il était là pour DISCUTER. Au début nous l'avons écouté, Prisch et moi, mais il est vite devenu clair que ça allait être très long et très compliqué. Pour deux filles qui terminaient leur journée, ça s'annonçait mal. Prisch m'a vite laissée m'en occuper (elle sait que quand j'ai l'air énervé (enfin même pire : elle m'a dit plus tard que mes yeux "jetaient des flammes") (j'ai eu honte, du coup) - quand j'ai l'air énervé, c'est que je m'intéresse).

C'était lui, Ilia Stefanov. Il est bulgare mais il parle très bien français. Il fait des calculs compliqués depuis 40 ans, et il sait que ses recherches lui prendront encore, s'il est seul, au moins 30 ans (mais il est vieux), alors il cherche des personnes qui puissent l'aider "parce que si on est 150, ça prendra 150 fois moins de temps" - d'accord - "Hé hé"

La conversation était malaisée : il était confus, mais il m'a dit qu'il avait eu un accident cérébral, alors je faisais un effort. Il était sourd, alors je parlais plus fort. Il ne me regardait jamais dans les yeux et je me répétais "commotion cérébrale". Je lui ai quand même demandé en quoi je pouvais l'aider, alors il a sorti de son attaché-case deux feuilles A4 agrafées, avec des graphiques, dont un montrant la courbe décroissante de la part salariale dans la répartition de la valeur ajoutée. Et tout en sortant ça, il m'expliquait que nous vivions dans le mensonge et que lui, sa mission (j'abrège), c'était de dévoiler ce mensonge, et qu'une fois que les gens sauraient, sa tache serait accomplie. Je lui ai demandé s'il voulait changer le monde, il m'a dit "Non, juste dénoncer le mensonge. Les capitalistes mentent pour faire travailler les ouvriers. Le communisme n'a jamais existé. Et le salaire horaire, ça ne veut rien dire du tout !"

Je lui ai dit que j'étais au courant et que "Monsieur, vous feriez bien d'arrêter de croire que vous êtes le seul détenteur de la vérité" (j'étais un peu énervée, à force de crier et de ne jamais croiser son regard) "Plein de gens savent ce que vous dites, plein de gens s'intéressent au monde et essaient de le comprendre" (mais enfin, pourquoi étais-je si véxée, je me le demande encore, pourquoi finalement est-ce que je lui en ai voulu ?) (Ilia Stefanov, c'est moi ?)

Je me suis radoucie "Mais ce qui est bien dans tout ça, c'est que vous n'êtes pas tout seul"

Il m'a regardé (enfin), et il m'a dit quelque chose de magnifique et de grotesque dont vous mettrez certainement en doute la véracité ( je n'aime pas ce mot non plus) :

"Mais alors, si les gens savent, pourquoi personne ne fait rien ?"

Il m'a encore regardé, il m'a serré la main et je lui ai dit "Bonne chance" en prenant sa carte de visite.

Il est parti à petits pas sur la moquette framboise toute rapée, courbé par le poids de son attaché-case (et de la vérité).

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