Le monde du dernier étage
Hier j'étais invitée à un raout un peu ringard, une remise de prix qui réunissait le gratin du monde automobile. Petit gratin. Presque tous vieux, mais, avantage sur moi : chics. Il neigeait sur le parc et il faisait soleil, on se serait cru en arrivant dans un clip de Laurent Boutonnat.
Il y avait Pia Zadora, elle avait de drôle de lunettes, le genre "original" que je ne supporte pas : un verre rond, l'autre carré. Ça m'a troublée. Mais pas autant qu'une créature qui faisait jusqu'alors partie pour moi d'un peuple inconnu (jamais vu en vrai) : un riche. Un (même si pas trop) homme puissant. Héritier d'un groupe de presse familial (qui possède, entre autres, le magazine "Charge Utile", dont le nom m'a toujours fait rêver) (si vous avez vécu dans un collectif rural, vous connaissez peut-être), Mr Trou (appelons-le Mr Trou) ressemblait à Villepin, l'homme politique français dont j'essaie de retrouver en vain le prénom SANS UTILISER GOOGLE (me décontaminer). Toutes les filles qui m'accompagnaient (ma collègue Prisch, Pia Zadora et la stagiaire Clarck) l'ont trouvé séduisant. Et c'est vrai qu'il portait beau. Cheveux poivre et sel, teint hâlé, costume bien coupé, allure sportive. Un vrai héros de Mary Higgins Clarck, du genre qui se métamorphose en tueur au talon-aiguille à la fin (mais on avait deviné depuis le début). Il est monté sur le podium (façon de parler, il y avait plus de faux-plafond que de podium) pour faire un discours (c'était le parrain du prix). Je me suis dit à ce moment-là : écoute et regarde, c'est la première fois que tu vois un représentant de cette espèce d'aussi près. Mais j'ai été déçue : syntaxe approximative, mauvaises transitions, longueurs superflues... La personne qui a écrit son discours est soit une feignasse, soit quelqu'un qui n'aime pas Mr Trou. Et même pas d'ineptie libérale pour ricaner.
Pendant le "walking dinner" qui suivait, je l'ai observé à l'aise. Il avait dû prendre des cours pour tout : pour parler en public (voix posée, regard franc), pour manger proprement (moi par contre j'avais plein de miettes sur mon écharpe), pour se tenir droit. Il doit surtout beaucoup déléguer, je ne sais même pas s'il a déjà tenu un coton-tige.
Plus tard, vers 22 heures, je suis passée à l'épicerie en bas de chez moi avant de rentrer. 10 mètres carrés à peine, encombrés de marchandises. J'ai eu du mal à rentrer, c'était la foule des grands soirs. Des soirs froids. La neige soudain a cessé d'être belle. Les gens qui étaient là, à mettre une demi-heure à choisir leur bière forte, c'était pour avoir chaud.